Intersection #37 – Shop Now

 

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Rinus va au charbon

L’ARTISTE RINUS VAN DE VELDE SE LAVE LES MAINS PLUS SOUVENT QUE LA MOYENNE : IL DESSINE EXCLUSIVEMENT AU FUSAIN NOIR. DANS SON ATELIER, IL CRÉE DES MONDES ARTIFICIELS AVANT DE LES PHOTOGRAPHIER ET DE LES DESSINER. OUTRE SON TALENT, LE CHARISME DU JEUNE BELGE ENTHOUSIASME AUSSI LES PHOTOGRAPHES ET LES MAISONS DE MODE. ON A PU LE VOIR DANS DES CAMPAGNES DIOR HOMME ET IL A ÉTÉ PHOTOGRAPHIÉ PAR PAUL SMITH HIMSELF. Par Sabine Röthig

Intersection : Possédez-vous une voiture ?

Rinus Van de Velde : Oui, un break Audi A6. Avant, je roulais toujours dans de petites voitures en mauvais état, mais maintenant j’ai deux enfants. Je suis obligé d’être un peu plus soigneux. Je me suis acheté une voiture correcte et j’en suis content.

Inter : C’est donc une voiture familiale, pas un véhicule pour transporter du matériel…

RV : C’est ça. J’avais un petit van pour transporter les matériaux de mes installations, mais je me suis rendu compte que les entreprises proposaient aussi la livraison. Je n’avais plus à le faire moi-même ! Une fois terminées, les œuvres d’art sont transportées par des professionnels. C’est beaucoup plus sûr.

Inter : Et le fret est assuré.

RV : Exactement ! J’ai donc vendu le van pour m’acheter une voiture normale. Je voulais un véhicule confortable. J’aime bien rouler juste pour rouler, ça me permet de réfléchir. Parfois, quand je suis en panne d’inspiration, je vais simplement m’asseoir dans ma voiture. Je retourne souvent dans la ville où je suis né pour voir mes vieux amis. Le trajet dure deux heures aller-retour, mais c’est surtout en revenant que je me vide vraiment la tête : l’autoroute est déserte et il fait nuit. J’écoute un livre audio ou je réfléchis à mon travail au calme. Il n’y a aucune distraction, à part la circulation à laquelle il faut faire attention. L’autre jour, j’ai lu qu’avant, Andre Agassi donnait uniquement ses interviews au volant de sa voiture… pour la concentration.

Inter : C’est aussi le seul endroit où on peut écouter très fort la musique qu’on aime sans déranger les autres.

RV : Oui, et on peut même chanter à tue-tête.

Inter : J’ai également entendu dire que vous n’aimiez pas voyager sans raison. C’est vrai ?

RV : Oui, mais ça concerne les vols longue distance en avion, c’est-à- dire typiquement ceux qu’on prend pour partir en vacances.

Par exemple, je n’irais jamais en Inde juste pour voir à quoi ressemble l’Inde. Je préfère lire un livre sur le sujet.

Inter : De toute façon, l’Inde est trop colorée pour vous.

RV : Sans doute. En général, c’est dans mon atelier que je me détends le mieux. Beaucoup de gens voyagent pour se détendre. Moi, j’ai juste envie de rester ici.

Inter : Est-ce pour cette raison que vous créez vos œuvres dans votre atelier et que vous n’en sortez pas ?

RV : Oui. C’est là qu’on construit les installations que je photographie et dessine ensuite. En ce moment, on les construit pour que je les filme. On fait ça depuis un an et ça va durer encore une année. Ensuite, je vais encore filmer et monter pendant deux ans. À la fin, ça donnera un vrai film, avec un récit, des sous-titres et tout le tralala. Ce sera un travail indépendant, mais il s’avère un peu plus complexe que ce que j’ai fait jusqu’à présent. Dans un tableau, tout est fixe, alors que quand on filme, les choses bougent. D’un autre côté, les détails des installations ne sont plus perdus, notamment les couleurs et les matériaux que je ne peux pas rendre dans les dessins au fusain. Le film est donc aussi une forme de documentation.

Inter : Est-ce que vous détruisez vos installations après les avoir photographiées et dessinées ?

RV : Avant, je le faisais toujours, mais il est arrivé, par exemple, que nous construisions puis détruisions une sculpture de voiture, et que nous en ayons de nouveau besoin quelques mois plus tard. Il a fallu tout recommencer à zéro. Pour éviter ça, je loue un entrepôt qui est aujourd’hui rempli de sculptures en carton. Maintenant, je les montre aussi dans mes installations. Elles possèdent une qualité très particulière.

Inter : Tout à fait ! Et il y a certainement des acheteurs pour ça. Vous parliez justement de sculpture automobile. Est-ce que vous reproduisez de vraies voitures ?

RV : Pas directement. Quand je veux construire une voiture, je vais regarder des photos de voitures sur Internet, mais je ne cherche pas à les copier. En fait, je construis des clichés. Ils expriment ma vision totalement spontanée d’une voiture. C’est de la réalité réduite, pour ainsi dire : sans détails, avec une construction assez rudimentaire à partir des pièces de base. Quand on construit une voiture en carton, il s’agit d’une abstraction du réel.

Inter : En fin de compte, l’art qui ne déforme pas la réalité est sans intérêt.

RV : Exactement. Il ne parle pas du réel.

Inter : Passons à la mode. Comment vous êtes-vous retrouvé à collaborer avec de prestigieuses Maisons ?

RV : Tout a commencé quand le photographe Willy Vanderperre, qui travaille sur des campagnes pour Dior, Prada et récemment Calvin Klein, me l’a proposé. Son ami et lui collectionnent mes œuvres et ils vivent à Anvers, comme moi.
Un jour, Willy m’a demandé s’il  pouvait me photographier pour le Vogue français. Ça piquait ma curiosité depuis longtemps et je suis allé à Paris pour voir comment travaillaient les photographes en studio. Comme je me prends aussi souvent en photo pour mes œuvres, je voulais voir comment procédaient les professionnels. Après Vogue, ce sont les gens de L’Officiel qui m’ont sollicité. Puis Paul Smith, qui m’a photographié lui-même. C’est un type génial. J’ai adoré cette expérience et j’ai beaucoup appris avec lui. D’autres campagnes ont suivi, notamment pour Dior Homme. Je trouvais intéressant de voir comment les choses fonctionnaient en coulisses, mais à un moment donné, c’était toujours pareil. J’ai alors décidé de continuer à faire des shootings de mode juste pour gagner de l’argent à investir dans mon art ! Personnellement, je ne m’intéresse pas beaucoup à la mode. Je porte toujours le même sweatshirt noir Dries Van Noten. J’en ai sept, un pour chaque jour de la semaine.

«J’AI LU QU’AVANT, ANDRE AGASSI DONNAIT UNIQUEMENT SES INTERVIEWS AU VOLANT DE SA VOITURE… POUR LA CONCENTRATION.»

Inter : À cause du fusain noir que vous utilisez dans vos dessins !

RV : C’est vrai que je ne peux jamais porter de blanc. Avec moi, tout ce qui est blanc vire très rapidement au noir, même les objets qui m’entourent, comme mon clavier d’ordinateur.

Inter : Dans la vidéo Dior Homme, vous vous lavez les mains. Combien de fois par jour le faites- vous ?

RV : J’ai déjà compté : une vingtaine de fois.

Inter : Est-ce que vous devez prendre une douche tous les soirs avant d’aller vous coucher pour que vos draps ne deviennent pas noirs ?

RV : Oui, tout est toujours très sale, mais je n’arrive jamais à totalement me débarrasser de ce noir. Quand je vais chez le coiffeur, je lui dis toujours qu’il n’a pas à s’inquiéter, que c’est juste du fusain… Après une exposition collective à Lausanne, les œuvres de Rinus Van de Velde seront exposées à la König Galerie de Berlin en 2019.

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