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Intersection n°30
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Renaissances

Texte : Gilles Uzan ; Photographie : Camille Denoix

« Je cherchais le véhicule idéal pour voyager, pour aller à la plage ou au ski. En Afrique et en Asie, je me suis rendu compte que le Land Cruiser était le 4×4 le plus populaire, à tel point qu’on lui voue un véritable culte. On en trouve dans les contrées les plus isolées, sur les routes les plus accidentées, ces voitures peuvent aller partout… Je me suis donc décidé à en acheter un. Après seulement six mois, j’ai commencé à le modifier. C’est là que j’ai pleinement pris conscience de la fonctionnalité et de la robustesse de ce 4×4. Rien n’est laissé au hasard. Encore aujourd’hui, j’éprouve un vrai sentiment de respect envers les ingénieurs qui l’ont conçu. Voilà comment tout a commencé.  »

 

Né en 1970 dans l’est des États-Unis, Jonathan Ward a grandi à New York où il s’est engagé très jeune dans une carrière d’acteur. Sur sa fiche IMDb, des rôles au cinéma, à la télévision et même à Broadway. L’adolescent star s’installe en Californie et intègre une école de commerce : « À l’époque, je discutais avec un ami de la conception de l’offre et de la demande. Pour moi, si on avait le contrôle de l’offre, on pouvait créer la demande en communiquant sur la valeur d’un produit. Nous étions résolument en désaccord et on en est venus à faire un pari : j’avais six mois pour générer une croissance de 30 % sur un marché existant et local. » En 1996, Ward et sa femme Jaime lancent TLC, une société proposant de réparer d’anciens Land Cruiser, passion de Jonathan depuis quelques années déjà. Le couple commence à acheter des véhicules en quantité, les restaure et les revend. Le pari est vite gagné : aux passionnés du Land Cruiser s’ajoutent de nouveaux clients qui s’intéressent à ces véhicules au look intemporel mais n’ont pas le temps de les faire réparer. C’est là que Jonathan décide de faire évoluer TLC en remettant ces véhicules au goût du jour et les rendant plus accessibles. Il remplace les boîtes manuelles et les moteurs d’origine par des blocs Chevrolet à transmission automatique. Il fait aussi évoluer les freins, les suspensions ou la direction. Cette joyeuse entreprise attire l’attention de M. Toyoda en personne (le PDG de Toyota). À sa demande, TLC restaure d’anciens modèles Toyota et travaille même sur des concept cars. Jonathan interviendra sur le design de l’emblématique et radical FJ Cruiser (sorti en 2004, il a pris sa retraite il y a tout juste un an). Cependant, les dessins retenus demeurent très éloignés de la vision de Ward. Il décide donc de réaliser son Land Cruiser idéal et se met à concevoir les premiers véhicules ICON 4×4 à partir de voitures existantes.

ade_4509« Depuis que je suis gamin, je bricole des radios, je retape des meubles… Quand j’ai décroché le permis, j’ai commencé à acheter des voitures anciennes que je remettais à neuf. Dès que je finissais un projet, je me rendais compte que travailler sur ces voitures m’intéressait plus que de les conduire. » Les voitures qui sortent des ateliers ICON semblent être remises à neuf, mais quand on y regarde de plus près, on comprend rapidement qu’il ne reste que très peu de pièces d’origine. « Quand on conduit ces vielles Toyota au quotidien, on se rend compte à quel point elles sont inconfortables par rapport aux modèles actuels. » Les 4×4 d’ICON sont entièrement refaits. Même les châssis ne sont pas d’origine, mais soudés manuellement dans la petite usine de Chatsworth au nord de Los Angeles. ICON n’utilise que les meilleures pièces du marché pour ces tous-terrains quelque peu élitistes (les prix débutent à 100 000 dollars). « Pour comprendre ce qu’on fait, il faut vraiment avoir conduit ces voitures dans leur état d’origine pendant dix ans… Notre travail consiste à les repenser dans les moindres détails. »

Jonathan Ward reste ingénieur dans l’âme. « Je ne peux pas m’empêcher d’améliorer une voiture, d’y rajouter de nouvelles technologies… mais si je n’avais pas cette entreprise à diriger, je ne ferais que des one-off pour mes clients. » Jonathan ne s’arrête pas aux Toyota et aux 4×4 (la gamme ICON 4×4 comprend des Jeep CJ3, des Ford Bronco ou des pickups Chevy Thriftmaster) : très rapidement, il lance les Derelicts : des voitures de route vintage (de préférences des américaines des années 50) et dont la carrosserie, laissée intacte, cache un châssis et un moteur à la fois moderne et performant, et un intérieur confortable et luxueux.

 

Pour dresser le portrait de Jonathan, nous montons à bord d’une énorme DeSoto décapotable de 1952. Le monstre aux allures de paquebot rouillé file à une allure impressionnante. Jonathan conduit sans effort sur les routes d’une montagne proche de ses usines. Les Derelicts sont des pièces uniques réalisées pour d’excentriques clients partageant la même vision que Ward. ICON commence par chercher le modèle rêvé du futur propriétaire. À cette fin, Jonathan dispose d’une armée de têtes chercheuses à travers tout le pays (souvent des facteurs ou des livreurs en zones rurales).

ade_4317-2« J’ai grandi à New York et ça m’a beaucoup influencé. Le design y est omniprésent, du mobilier à l’architecture en passant par les antiquaires. Ça m’a sensibilisé aux matériaux. Ce qui me plaît dans le design automobile, c’est de voir tous ces savoir-faire très différents réunis au service d’un seul objet. Le travail du bois, du métal, l’ingénierie, l’électricité, le cuir… C’est comme une chorale parfaite ! » Designer autodidacte, Ward multiplie les sources d’inspiration. Par exemple, il n’hésite pas à utiliser les verres colorés qu’on trouve sur les gratte-ciel et à les adapter aux contraintes de sécurité d’un pare-brise. « Mon style est avant tout défini par le fait que je n’ai suivi aucune formation en design. Je me fie à mon instinct. J’essaie d’être le plus attentif possible. »

Designer ou artisan, difficile de définir le métier de Ward. « Selon moi, le design doit exprimer une opinion forte. Le designer ne doit pas avoir peur de ses choix… et un bon design ne peut pas plaire à tout le monde. L’art émet des opinions. Que vous aimiez ou détestiez une œuvre, elle créera chez vous des émotions. Je veux susciter des émotions avec mes voitures. Autrement, ce ne seraient que de vulgaires objets inertes. »

Comme beaucoup d’entreprises, ICON est née sur le constat d’un manque. Pour Jonathan, l’industrie automobile contemporaine n’est plus mue par le design, mais par la finance et les intérêts des actionnaires. « Nous adoptons une approche pure, chose que les grands constructeurs ne peuvent plus se permettre aujourd’hui. »

ICON et les Derelicts nous rappellent les débuts de l’automobile. Ces créations extravagantes sont entièrement réalisées sur mesure, mais d’après la vision d’un seul homme. « L’un de mes clients vit à Hawaï, où l’on trouve un bois d’acacia appelé koa. Je lui ai proposé d’en utiliser pour garnir la benne de son futur pick-up. Il a adoré l’idée… Pour un autre client fan de baseball, on a utilisé le bois des battes traditionnelles. »

ade_4368ICON représente une petite révolution en soi : non seulement ces créations motorisées affichent les performances et le confort des modèles actuels, mais la sécurité et les émissions de CO2 sont aussi mises au goût du jour. Un argument de taille pour sensibiliser de nouveaux clients. « J’observe tout ce qui se fait aujourd’hui dans l’automobile et je choisis ce que je peux récupérer pour ICON. J’évite tout ce qui est superflu et rendrait la voiture obsolète dans dix ans. » ICON construit pour le long terme, car Jonathan a l’impression que les voitures d’aujourd’hui sont conçues pour durer six mois. Il incombe encore au designer d’imaginer des objets qui perdurent. On peut retrouver cet esprit dans d’autres ateliers similaires, comme chez Singer (également installé en Californie) avec ses Porsche 911 vintage refaites au goût du jour. « Cette communauté de geeks comme Robert Singer ou moi est en plein développement. Dans dix ans, ça va exploser. Les voitures actuelles n’ont pas d’âme. Il y a trop de plastique, elles sont trop compliquées, nous avons perdu toute connexion avec elles, il n’y a plus aucun romantisme. Les constructeurs devraient prendre en compte leur histoire et leur patrimoine tout en continuant à innover. Des marques telles que Lincoln ou Cadillac revendiquent une longue histoire fantastique. Elles ne devraient pas avoir peur de regarder un peu en arrière. »

Une entreprise telle qu’ICON ne pourrait cependant pas se développer sans les nouveaux procédés de fabrication disponibles, par exemple les scanners laser 3D qui permettent de numériser très rapidement une pièce d’époque pour ensuite la reproduire dans n’importe quel matériau. Il y a dix ans, aucun petit atelier n’aurait rêvé de s’offrir ces instruments et machines aujourd’hui relativement abordables.

Jonathan déplore la disparition des carrossiers italiens ou suisses et l’inévitable délocalisation d’un grand nombre d’usines, mais garde néanmoins confiance en l’avenir. « Nous sommes très impatients de voir ce mouvement de petits constructeurs indépendants se développer. Aujourd’hui, nous sommes prêts à construire nos propres véhicules. » Depuis quelques années, ICON commercialise un vélo électrique appelé E-Flyer, mais avant de pouvoir envisager la production de voitures homologuées pour la route, l’entreprise doit attendre l’assouplissement des lois fédérales sur la sécurité. « Une proposition de loi va bientôt être soumise au Sénat. Nous resterons responsables des émissions de CO2, mais tout ce qui concerne la sécurité sera allégé pour les entreprises qui ont un petit volume de production, comme la nôtre. » Si modifier une voiture aux États-Unis est beaucoup moins contraignant qu’en Europe, ICON doit s’astreindre pour le moment à utiliser des bases existantes. « Si nous ne nous limitions pas à des modèles vintage, nous pourrions sortir de bien meilleurs produits. » À cela s’ajoute la difficulté de trouver ces vieilles voitures, le prix d’un Ford Bronco de première génération a par exemple presque triplé en seulement cinq ans.

Le grand hangar qui sert d’usine à ICON est peuplé de Land Cruiser, FJ40, FJ60, en version longue ou pick-up. Il y a aussi des Bronco, des Willys avec des moteurs diesel VW… L’atmosphère est détendue, comme si les employés travaillaient dans leur propre garage un dimanche après-midi. Le parking accueille plus de quarante voitures : toutes sont des précommandes. Il y a même une carrosserie de Ferrari dont Jonathan ne connaît pas encore la destinée : il l’a achetée sans moteur et n’éprouvera pas une once de culpabilité à lui greffer un V8 Chevrolet.

Notre entretien se conclue dans le bureau de Ward qui ressemble plus à magasin de jouets vintage qu’au poste de travail d’un PDG. Le projet de ses rêves ? Helios, ou une manière de refaire l’Histoire. « Ce projet soulève beaucoup de questions et d’hypothèses. À quoi ressemblerait cette voiture si le moteur à explosion n’avait jamais existé, si l’Amérique n’avait pas connu la Dépression après la Seconde Guerre mondiale et si le mouvement Art Déco avait perduré, si Howard Hughes ou Richard Buckminster Fuller avaient dessiné cette voiture autour de quelques Martini au Cabana Café de Beverly Hills ? C’est comme ça que j’ai pensé l’Helios, une voiture inspirée de l’aéronautique des années 40, entièrement fabriquée en aluminium usiné avec des sièges d’avion, des mécanismes apparents, et le tout évidemment électrique. J’imagine bien Buck Rogers ou Cruella de Vil en train de la conduire. Ce serait quelque chose d’imposant, de jamais vu, avec des portes antagonistes, une silhouette Streamline, un truc super audacieux. Cette bagnole n’arrête pas de me travailler, j’en rêve la nuit… » Pour réaliser ce rêve, il ne manque plus à Ward qu’un client aussi audacieux que l’Helios. À bon entendeur…

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