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Intersection n°30
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Michael Sailstorfer_Silver Cloud_credits Studio Sailstorfer

Droit Dans Le Mur

Texte : Ruben Donsbach

Les sculptures de Michael Stailstorfer paraissent si légères qu’elles donnent l’impression de flotter alors qu’elles pèsent des tonnes. C’est à couper le souffle!

Lors de notre conversation téléphonique avec l’artiste Michael Sailstorfer, on entendait des bruits de circulation à l’arrière-plan. En fait, il faisait du vélo, son autre grande passion, à Bolzano dans le Haut- Adige. Après avoir vécu à Londres et Los Angeles, ce natif de Bavière est désormais basé à Berlin, où ses œuvres sont exposées dans la galerie de Johann König. Il travaille souvent plusieurs mois d’affilée sur d’imposantes sculptures qui occupent toute une pièce pour documenter l’éphémère et le passage du temps. Dans son art, rien n’est statique : un pneu se frotte contre le mur d’une galerie pendant des semaines ; un arbre en pleine campagne est tiré comme une fusée vers le ciel ; un autre arbre dénudé par l’automne voit ses feuilles recolorées et recollées une à une par l’artiste. Pourquoi Michael Sailstorfer se rend-il l’art si difficile ? Par amour de la liberté ! Il nous parle de transformations, de l’atelier de son père et du ciel de Berlin.

Intersection : Dans une interview accordée au Süddeutsche Zeitung, vous avez déclaré que votre thème de prédilection était «le moment de la transformation ». Votre installation Zeit ist keine Autobahn (Le temps n’est pas une autoroute, ndlr) montrait un pneu qui s’usait contre le mur d’une galerie pendant des semaines.

Michael Sailstorfer : Pour cette œuvre, je cherchais un matériau qu’on trouve au quotidien dans l’espace urbain, qui ait un rapport avec la vie moderne et puisse fonctionner comme une métaphore. Un pneu qui roule sans avancer d’un pouce, s’use contre un mur et emplit la pièce d’une forte odeur de caoutchouc, ça en dit long sur l’inéluctable passage du temps.

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Inter : Votre installation-performance Silver Cloud mettait aussi à l’honneur l’instant de la destruction. Un nuage faussement léger était utilisé comme une boule de démolition pour détruire le sol de la cour de votre atelier. Quelle était votre source d’inspiration ?

MS : J’avais déjà travaillé avec l’idée des nuages, mais il s’agissait en fait de chambres à air de pneus de poids lourds gonflées à l’extrême et enchevêtrées les unes aux autres. À première vue, ces « nuages » paraissaient légers, mais ils planaient comme un ciel de plomb au-dessus de l’espace d’exposition. D’où m’est venue cette idée ? Je crois que tous ceux qui ont longtemps vécu à Berlin savent combien un ciel nuageux peut y être pesant…

Inter : Il y a là quelque chose de très mélancolique, comme dans le film Les Ailes du désir de Wim Wenders.

MS : Tout à fait. Pour moi, ces nuages possèdent une émotivité très particulière. Ça m’a donné l’idée de rendre un nuage lourd et massif et de le faire tomber d’une grue. Il y avait un précédent dans l’histoire de l’art : l’installation Bern Depression de Michael Heizer présentée en 1969 dans le cadre d’une exposition organisée par le curateur Harald Szeemann. On y voyait une boule de démolition posée sur des gravats après qu’elle ait détruit l’asphalte devant la Kunsthalle de Berne. Je ne voulais pas créer une œuvre publique, mais quelque chose de privé et d’émouvant. D’où le choix de la cour de mon atelier à Berlin. J’aurais pu l’intituler « Berlin Depression ».

Inter : Vous êtes né en Bavière et vous avez vécu à Londres et à Los Angeles. Qu’est-ce qui vous a attiré à Berlin ?

MS : Après ma résidence à la Villa Aurora de Los Angeles, j’avais besoin de nouveauté. Ma petite amie a décroché un poste à Berlin au moment où je commençais à travailler avec le galeriste Johann König. Tout s’est fait naturellement.

Inter : Votre travail est-il typiquement allemand ?
MS : Difficile à dire… Pourquoi cette question ?

Inter : Des œuvres comme Zeit ist keine Autobahn parlent de perte. Dans Anti-Herbst, vous avez méticuleusement recollé toutes les feuilles d’un arbre dénudé. L’œuvre Herterichstrasse 119 présente, sous la photo d’une maison démolie depuis, un canapé fabriqué à partir de ses vestiges. La mélancolie du délabrement, les efforts déployés pour empêcher l’effondrement, voilà des thèmes qui me semblent très allemands.

MS : Je comprends. Je n’y ai pourtant pas réfléchi et ça me fait un peu de peine que ces sujets soient considérés comme allemands, mais je ne dis pas que c’est faux. En tout cas, je cherche à créer des appareils et des installations qui figent le temps entre le matériau d’origine et sa destruction. Des appareils qui, comme un sablier, rendent visibles le passage du temps et de l’espace. Je cherche aussi à montrer ce que la sculpture peut être et comment elle peut se propager dans l’espace qui l’entoure.Michael Sailstorfer_Portrait_credits Andreas Lux

Inter : Cette envie de suspendre le temps dans son vol cache-t-elle aussi une certaine résistance face à la mort, ou du moins une façon de la retarder ?

MS : En réalité, c’est plutôt le contraire. Des œuvres comme Anti-Herbst ou Autobahn montrent l’inéluctabilité de l’éphémère, et donc de la mort.

Inter : Votre père a fait des études d’art, mais a ensuite décidé de reprendre l’entreprise familiale de taille de pierre. Comment cela vous a-t-il influencé ?

MS : J’ai grandi dans son entreprise et passé beaucoup de temps à l’atelier. J’ai toujours accordé beaucoup d’importance au fait de fabriquer des choses de mes propres mains. Mon père m’a incité à définir mes propres projets et objectifs, puis à les mener à bien en m’y engageant totalement, mais je n’ai jamais eu envie de reprendre son entreprise.

Inter : Comment avez-vous su que vous vouliez devenir artiste ?
MS : Ça a toujours été le cas, même quand j’étais petit.

Inter : Vraiment ?

MS : Ça peut sembler cliché, mais c’est lié à la quête de liberté.

Inter : Il vous arrive souvent de travailler de manière très physique sur une œuvre pendant des mois. N’est-ce pas une forme de méditation ?

MS : Au début, c’était tout à fait ça, mais il y a toujours deux moments décisifs au cours de la création d’une œuvre : d’abord l’idée, le conceptuel, puis l’aspect formel, le travail sur la matière. Par rapport au concept de départ, l’œuvre finale paraît souvent beaucoup plus minimale et plus petite.

Inter : Vos œuvres ont très souvent un rapport avec le mouvement, et dans le cas de Zeit ist keine Autobahn, avec la mobilité. Vous intéressez-vous aux voitures ?

MS : Je me suis toujours intéressé aux voitures et à la vitesse, mais pas comme des symboles statutaires. En fait, c’est tout le contraire. Je suis fasciné par ce qu’il y a de plus pur dans les machines. J’aime beaucoup les vieilles voitures et pourrais facilement renoncer aux vitres électriques et à la climatisation. Ce qui m’intéresse, c’est la joie procurée par la machine, et l’automobile en tant que sculpture !

Inter : Quelle voiture conduisez-vous ?

MS : Principalement mon Combi VW, mais j’adore aussi faire du vélo. C’est un hobby très important pour moi. On se retrouve seul avec soi, avec ses pensées. C’est un exutoire propice à la réflexion.

 

 

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