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L’humain va prévaloir

LE JOUR OU NOUS RENCONTRONS ALEJANDRO MESONERO AU MONDIAL DE L’AUTOMOBILE, IL VIENT DE REMPORTER LE PRIX EUROSTARS D’AUTOMOTIVE NEWS EUROPE POUR LE RENOUVELLEMENT INTÉGRAL DE LA GAMME SEAT. DANS SON DISCOURS, IL N’A PAS OUBLIÉ DE REMERCIER LA JEUNE ÉQUIPE QU’IL DIRIGE DEPUIS 2011 AVEC BEAUCOUP DE VISION ET D’OUVERTURE TOUT EN ESSAYANT DE DÉPASSER LES ARCHÉTYPES LIÉS AU MILIEU, UNE POSTURE RARE DANS L’UNIVERS AUTOMOBILE. QUAND NOUS L’INTERROGEONS SUR SA FAÇON D’ENVISAGER LE FUTUR, SES RÉPONSES REFLÈTENT SON APPROCHE : ELLES DÉBORDENT D’ÉNERGIE POSITIVE, DE CURIOSITÉ ET D’IMAGINATION. Par Tania Feghali

Intersection : Quel est votre premier souvenir automobile ?

Alejandro Mesonero : Quand j’avais huit ans, je vivais à Madrid avec ma famille. Un jour, des publicitaires de Seat ont débarqué chez nous pour réaliser un film pour la 128. Je m’en rappelle comme si c’était hier : je devais aller à l’école, mais j’ai fait semblant d’être malade. À ma grande surprise, ma mère m’a compris et m’a laissé assister au tournage. Il y avait trois voitures dans notre jardin et j’étais complètement fasciné. Ce qui me plaisait, c’était plus le dessin des voitures que la technique. Il y a une dizaine d’années, dans les archives de Seat, j’ai retrouvé la publicité qu’ils avaient tournée ce jour-là chez mes parents et cela m’a beaucoup ému.

Inter : Comment a évolué le sentiment que vous avez éprouvé ce jour-là ?

AM : À l’école, pendant les cours de math, je ne faisais que dessiner ! Surtout des voitures. Je les ai toujours associées à un symbolisme très fort : la sculpture, le corps humain, la face avant, les épaules, le cul, l’arrière. La voiture entière est une œuvre anatomique, et donc un objet vivant. Quand j’observais une voiture, je me rendais compte qu’elle changeait de forme, de ligne et de lumière. Tout cela m’a énormément inspiré.

Inter : Justement, quelles sont vos sources d’inspiration ?

AM : Mon inspiration est très transversale. Comme la traduction littérale ne fonctionne pas toujours pour moi, je préfère puiser ailleurs : dans le mouvement, le voyage, l’art, la musique, le cinéma et l’architecture. Je pense que la créativité est générée par l’expérience, surtout par l’expérience en contact avec les autres. Les conversations sont fondamentales pour l’inspiration. J’aime être une éponge, tout absorber pour que les idées puissent ensuite ressortir de moi naturellement.

Inter : Dans le processus créatif, quelle importance accordez-vous à l’endroit où vous vivez ?

AM : Si ces voitures étaient construites ailleurs, elles seraient complètement différentes. Si elles étaient conçues à Vladivostok ou en Corée, elles auraient certainement un look différent [rires]. Nous avons l’immense chance de vivre à Barcelone (siège de Seat), une ville très ouverte où le climat est exceptionnel toute l’année, la cuisine excellente, et les gens en demande d’échanges ; on y respire une dimension et une énergie très positives. Happy designers make happy cars!

Inter : Comment pensez-vous dépasser certains archétypes du milieu automobile désormais obsolètes ?

AM : Dans le monde automobile d’aujourd’hui, il y a une énorme peur du futur. Toute cette immobilité représente une énergie très obsolète. Moi, je crois que le futur constitue au contraire une occasion exceptionnelle de saisir les opportunités que la technologie nous offre. Nous vivons un moment où tout est faisable. Il ne faut pas avoir peur, mais remettre l’humain au cœur de l’invention : le dessin va prendre beaucoup d’importance, parce que dans un monde de plus en plus technologique, l’homme et l’humain vont se replacer au cœur de cette révolution.

Inter : De quelle manière impliquez-vous les gens dans votre processus de création automobile ?

AM : Chez Seat, nous invitons des gens auxquels nous montrons le projet en devenir et nous leur demandons ce qu’ils en pensent, comme dans un

restaurant où les clients pourraient goûter aux plats pas encore terminés, avec la possibilité de suggérer des ingrédients à ajouter ! Évidemment, nous ne pouvons pas toujours les écouter, mais on prend leurs commentaires en considération. Nous développons aussi les HMI (Human-Machine Interface) qui revêtent de plus en plus d’importance. Nous avons une équipe de designers, d’ingénieurs mais aussi de développeurs produit (275 personnes au total) qui travaillent ensemble dans un même lieu où nous testons les expériences du futur, organisons des workshops, etc. Il y a deux mois, nous avons invité des jeunes de chez Seat : nous avions conçu un cockpit dans lesquels nous les avons laissés seuls cinq minutes à ne rien faire, sans téléphone ni rien, en simulant un voyage. En l’espace de cinq minutes, ils devenaient fous ! Nous leur avons donc demandé ce qu’ils voudraient trouver comme interface d’interaction dans l’automobile.

Inter : Dans quoi roulez-vous ?

AM : J’aime les voitures classiques. En ce moment, je suis dans ma phase Porsche, surtout les 911 et la 928. Je viens d’acheter une 928 bleu pétrole, un vrai vaisseau spatial. Je l’ai achetée en France et je vais la faire restaurer à Barcelone chez un jeune restaurateur français. C’est l’un des premiers modèles produits. Je suis très excité par cette acquisition ! Je possède aussi une Jaguar de la même époque.

Inter : Comment imaginez-vous la voiture du futur ?

AM : J’imagine qu’il y aura beaucoup de voitures différentes, comme des animaux dans un zoo. C’est ça qui va être génial. Monoplace, 2, 3, 4, 5 places, mono-volumes, électriques, semi-électriques, autonomes, pas autonomes… toutes ces voitures en train de se croiser dans la jungle ! Et grâce à leur design, nous pourrions en respirer l’humanité. Des créations plus simples, plus sensorielles, conçues par des humains pour des humains, car la technologie pour la technologie n’a aucun intérêt. L’humain va prévaloir.

Inter : Comment envisagez-vous cette révolution en termes de design ?

AM : J’imagine une technologie intelligente faite pour les gens et avec l’humain au cœur de cette révolution. Nous allons passer d’un objet construit par des ingénieurs à un objet construit par des gens de milieux différents. La transversalité est et sera de plus en plus cruciale. J’ai déjà préparé mon équipe pour ça, car la transition va prendre du temps et il faut l’anticiper. J’ai réuni une équipe de jeunes très talentueux dans un digital lab. Ils font des choses hallucinantes que je ne comprends absolument pas. C’est fascinant. Ils travaillent déjà en intégrant Alexa et nous les envoyons dans des start- up en Israël pour qu’ils puissent expérimenter. Dans mon équipe, un jeune maquettiste également musicien conçoit la musique des vidéos que nous faisons. Le futur est transversal ! C’est vraiment l’occasion de ne plus rester enfermés dans une boîte. Si j’avais un budget illimité, je ferais aussi appel à un sociologue et à un psychologue pour nous conseiller en termes de couleurs, de matières, d’éléments sensoriels, etc. Le monde automobile n’a pas uniquement besoin d’ingénieurs, mais aussi de gens qui connaissent le cerveau humain, qui viennent d’autres milieux et qui nous ouvrent ainsi les portes vers des perceptions différentes.

Inter : Une dernière chose à ajouter ?

AM : N’oubliez pas que tout est possible. Et si nous réagissons rapidement, nous pourrons prendre le train en marche.

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